Les effets ratés

Cas délicat que celui-ci. Délicat car poignant. Nous parlerons aujourd'hui de Raoul le sumotori. Raoul avait, selon l'expression consacrée, tout pour lui. Entraîné très jeune aux arts subtils du sumo et du tuba, Raoul devint, à 19 ans, le plus jeune athlète de toute l'histoire du sumo à accéder au rang de yokozuna, ce qui équivaut à dire qu'au Japon, sa terre d'adoption, Raoul était élevé au rang de dieu vivant. Parallèlement, Raoul n'avait pas abandonné sa deuxième passion, le tuba, loin s'en faut, puisqu'il reçut le premier prix de conservatoire à l'unanimité du jury, cas inédit dans la discipline, dès l'âge de 14 ans et que, le week-end, il donnait des représentations de son spectacle novateur, ô combien, mêlant délicatement katas acrobatiques et solos de gros cuivres. Ci-dessous, la dernière photographie connue de Raoul lors de l'une de ces représentations.

Un sumotori joueur de tuba ?
Raoul, le jovial sumotori joueur de tuba, pète visiblement la santé
et incarne la bonhomie et la joie de vivre.

Las. C'était sans compter sur ces petits coups du sort que la vie nous jette parfois dans les jambes pour s'amuser gentiment à nous faire trébucher, façon de parler bien sûr. En l'occurrence pour Raoul, ce fut un effet ratapoil raté. Mais quand je dis "raté", attention, pas qu'à moitié raté : le bon gros effet ratapoil complètement raté, placé à mauvais escient bref, la catastrophe faite effet ratapoil. Et la conséquence ne se fit pas attendre, spectaculaire autant qu'effrayante. Tenez, je n'ai même plus les mots pour vous le décrire, je vous laisse contempler la photographie suivante, prise à la sortie du colloque "Dieu existe-t-il et, si oui, nous déteste-t-il vraiment ?" tenu il y a peu en la salle du foyer rural de Marseille-en-Beauvaisis.

Un séminariste alcoolique et dépressif, maintenant ?
Raoul, le séminariste alcoolique et dépressif, masque difficilement
derrière un pâle sourire un rictus de dépit à l'évocation de sa splendeur passée.

Là encore, les images parlent d'elles-même. Raoul n'est même plus l'ombre de lui-même, il n'est que le spectre de l'ombre de lui-même. Passé du statut d'idole à celui de déchet humain en moins de temps qu'il ne lui en fallait pour craquer un bénouze, Raoul est tombé dans le triptyque classique et immuable : l'alcool, la dépression, Dieu. Dans cet ordre. Après avoir éclusé tous les bars qu'il trouva sur sa route, usé tous les psychiatres des pages jaunes de son département natal dans lequel il est venu essayer de se ressourcer, il est entré au séminaire pour tenter de se rapprocher de Dieu, ce Dieu si contradictoire qui prône la bonté d'un côté et qui lui a fait ça, à lui, de l'autre. En parallèle, Raoul use ses fonds de pantalon sur les bancs de tous les colloques et autres conférences susceptibles de lui procurer le moindre élément de réponse à cette lancinante question : "pourquoi moi ?".

L'effet ratapoil, en voici encore une preuve, est décidément à manier avec précaution. Avec circonspection, voire.